L’arrière boutique des maisons d’éditions

Comment ça marche l’édition de ces ouvrages qui nous sont si familiers ? Lien social est entrée dans la cuisine de maisons qui les publient.

Comme étudiant, on en a tous eu entre les mains. Comme professionnel, on devrait, pour bien faire, continuer à les lire. Comme service ou établissement, il serait bon de les mettre à disposition de ses salariés. Les livres consacrés au secteur social, éducatif et médico-social sont nombreux et passionnants, démontrant la richesse de notre secteur et la force de son expertise. Mais, au juste, comment se concoctent ces recettes qui permettent de nous sentir plus intelligents, après avoir tourné la dernière page ? Rentrons dans le côté cour de trois d’entre elles : Champ social, Chronique Sociale et érès.

Les éditions Champ Social

C’est en 1995 que Bernard Querol et Yannick Breton, éducateurs spécialisés en ITEP, créent Champ social éditions. Le premier est toujours professionnel de terrain. Le second deviendra formateur en IRTS, puis enseignant à l’université, avant de prendre la fonction de Directeur-gérant, aidé par deux postes et demi de salariés en équivalent temps plein, tous issus du secteur social et médico-social. L’association loi 1901 a pris, entre temps, la forme d’une SARL afin de tenir sa place face au secteur commercial. Tout a commencé par l’envie de rendre compte d’une expérience professionnelle : la création d’un service d’accueil pour jeunes exclus des ITEP. Mais l’acte fondateur d’édition est bien la publication de la thèse de Bernard Salignon « Temps et souffrance » : les mille pages originelles sont réduites à 180. Un imprimeur est trouvé. La diffusion est artisanale. Le livre se vend à un millier d’exemplaires. D’autres réussites suivent. L’orientation éditoriale se scinde en deux. D’un côté « Champ social éditions » se consacrant à la pédagogie, au travail social et à la santé mentale. De l’autre, « Lucie édition », ouverte sur l’art, la littérature ou la poésie. C’est entre vingt cinq et trente titres qui sont édités, par an, vendus chacun entre cinq cent et mille cinq cent exemplaires, quelques rares titres l’étant à trois milles. Sept revues sont publiées, dont la plus connue est, sans doute, le Sociographe. La production pourrait être doublée, une soixantaine de manuscrits étant reçus, en moyenne, chaque année. Mais le choix n’est pas de grossir. Se lançant dans des actions de formation, cette maison d’édition a plutôt imaginé un projet ambitieux et original : concevoir une plateforme fonctionnant comme une véritable bibliothèque numérique. Champ social éditions propose un abonnement permettant d’avoir accès à tout son catalogue, non pour vendre ses titres, mais pour les mettre à disposition à la location. Formidable outil pour un enseignant qui peut ainsi proposer à des dizaines d’étudiants la lecture du même ouvrage. Une fois téléchargé sur sa clé USB, chacun dispose d’un temps donné pour le lire, une horloge chrono dégradable mettant un terme à la consultation, au bout de trois semaines. Cette bibliothèque numérique sera bientôt ouverte à d'autres éditeurs ou aux propriétaires de ressources pédagogiques désireux de s'y impliquer.

Les éditions Chronique Sociale

Il faut remonter à 1892, pour retrouver les débuts de l’histoire des éditions Chroniques Sociale, à Lyon. S’inspirant de la doctrine sociale de l’église promulguée par le pape Léon 13, ses promoteurs s’en prennent à l’exploitation des ouvriers et aux ravages du libéralisme, en livrant chaque mois une feuille mensuelle de seize pages. Très vite, l’information s’articule à la formation : des cercles d’étude se multiplient dans tout le sud-est de la France. Puis, vient la création des semaines sociales qui ne tardent pas à s’étendre au niveau international. Les Éditions Chroniques Sociale commencent à fonctionner en 1920, par la publication des travaux de ces espaces de formation. Elles vont traverser le siècle en participant activement à la résistance pendant l’occupation, puis en s’émancipant de l’influence de l’église et, enfin, en se transformant en société anonyme sous tutelle d’une association loi 1901 qui, possédant 99% des parts, décide des orientations éditoriales. Sur la centaine de manuscrits reçus chaque année, cette maison d’édition publie une cinquantaine d’ouvrages. Le choix du comité de lecture porte d’abord sur les livres en adéquation avec l’une des cinq collections existantes : « comprendre les personnes », « comprendre la société », « pédagogie et formation », « savoir penser » et « savoir communiquer », à quoi s’ajoutent les « lectures accompagnées ». Mais, le critère majeure réside quand même dans la capacité à sensibiliser aux évolutions de la société et à suggérer une organisation de la vie collective, plus solidaire et plus respectueuse des personnes, chacun pouvant s’approprier ces outils, tant pour son développement personnel que pour une action collective efficace. Imprimés entre mille cinq cents et deux mille cinq cents exemplaires, les tirages s’écoulant pour l’essentiel dans les années qui suivent son édition. Le best seller de Chronique Sociale reste, à ce jour, « Vivre en crèche », ouvrage de référence des écoles de puéricultrice et CAP petite enfance qui en est à son quatorzième retirage, totalisant plus de 28.000 exemplaires vendus ! Fidèle à sa tradition, cette maison d’édition est aussi un organisme de formation proposant non seulement un catalogue de thématiques de journées d’étude et de colloques, mais aussi des interventions adaptées aux demandes qui lui sont soumises.

Les éditions érès

Ce sont deux salariés de la maison d’édition Privat, Jean Sacrispeyre et Georges Hahn qui, s’entourant d’un réseau d’une dizaine d’amis décident, en 1980, de créer leur propre entreprise. Ils la veulent entièrement dédiée aux sciences humaines. Depuis trente cinq ans, la petite société a beaucoup grandi, au point d’éditer quatre vingt dix livres par an et soixante numéros se rapportant à trente quatre revues, dans lesquelles on retrouve « Spirale – La grande aventure de monsieur bébé », « Vie Sociale » ou encore « Empan ». Huit salariés secondent Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre, responsable éditoriale et gérante. Les différentes collections proposées privilégient la psychologie en général et la psychanalyse en particulier, mais aussi le travail social, avec un effort particulier, ces dernières années sur la petite enfance. Il suffit de se rendre sur le site inernet d’érès, pour mesurer le foisonnement des offres allant des titres plus pointus aux ouvrages mettant à disposition d’un public bien plus large une connaissance pratique au plus près de ses préoccupations. Si le record reste la vente à cinquante milles exemplaires de l’incontournable et excellent ouvrage de Maurice Capul et Michel Lemay « De l’éducation spécialisée », érès ne recherche pas le scoop. Le choix privilégié, c’est de parier sur la qualité et la durée. Les livres édités ne perdent pas de leur actualité, ni de leur pertinence six mois après leur publication. Des années durant, ils continuent à se vendre. Les premiers tirages se font à mille ou deux milles exemplaires. Une réédition interviendra si les stocks s’écoulent : 60 % du chiffre d’affaire est réalisé sur la vente d’un fond dont la pertinence et l’adéquation avec les attentes des lecteurs n’ont, jusqu’à présent, jamais décliné. Et la centaine de manuscrits transmis chaque année, par les auteurs déjà connus, les directeurs de collection ou adressés spontanément témoignent de la qualité de l’écriture de celles et de ceux qui veulent se faire éditer. Le plus difficile, peut-être, est de soutenir les revues. Autant, il est toujours possible de convaincre des libraires de placer en évidence sur leur étalage tel ou tel titre, autant vendre un périodique au contenu parfois très spécialisé constitue une gageure. Erès s’est aussi lancé dans des journées d’étude régulières avec la revue « Spirale « d’abord et « Empan », bientôt. Trois aventures singulières et originales pour trois maisons d’édition qui sont devenues, au fil des années, les compagnons incontournables des professionnels qui veulent comprendre pour mieux agir.

http://www.champsocial.com/
http://www.chroniquesociale.com/
http://www.editions-eres.com/ 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1161 ■ 16/04/2015