GRAPE - L’enfant partage

Il est des thèmes qui selon les époques interrogent plus telle ou telle catégorie sociale. Parmi les sujets de prédilection que les travailleurs sociaux affectionnent le plus, on trouve la crise de la profession ou encore la responsabilité. Il en est pourtant un qui les préoccupe plus particulièrement, c’est celui de la place des familles.

Cela n’a pas échappé au GRAPE qui avait centré son colloque annuel qui se tenait à Nîmes les 16, 17 et 18 novembre, sur la question: « pour-suivre les parents des enfants placés. Et les parents, pendant ce temps-là ». D’orientation psychanalytique, ce groupe de travail se consacre depuis de nombreuses années à l’étude de toutes les implications du placement familial. Il s’appuie à la fois sur des recherches et sur les pratiques des professionnels. Il produit des réflexions qui ont l’avantage d’apporter à la fois une grande bouffée d’intelligence et une grande richesse intellectuelle dans un domaine où on a parfois un peu tendance à se laisser envahir par le quotidien. Trois jours durant toute une série de questionnements ont fait l’objet d’échanges: des parents à tout prix ? Qu’est-ce qu’un bon parent ? Qui est mieux placé que moi pour s’occuper de cet enfant-là ? Ou encore: et si dans les séparations, chacun trouvait sa place ?

Synthétiser les vingt et une communications pour la plupart brillantes et neuf ateliers n’est guère chose facile. Nous proposons au lecteur l’itinéraire suivant: tout d’abord replacer la question dans sa dynamique historique. Puis, on partira de la réalité du vécu des enfants placés pour ensuite s’interroger sur les mécanismes de la dysparentalité. Enfin viendra l’analyse de ce qui se passe tant chez le professionnel que chez le jeune face au placement.

 

Un lien récent dans l’histoire

La relation entre les parents et les enfants n’a pris que très récemment une connotation aussi intense. Le départ du foyer familial dès l’âge de 6-7 ans fut très longtemps une pratique coutumière. Le placement en nourrice en bas âge le fut tout autant.

Nadine Le Faucheur, sociologue, a décrit les quatre grands paradigmes qui ont présidé aux conceptions occidentales par rapport aux dysfonctionnements du lien parental.

Il y a d’abord la vieille tradition de l’ ’’angélisme’’ chrétien qui admit pendant des siècles la mortalité de masses d’enfants, de toute façon destinés à aller peupler le paradis. C’est St Vincent de Paul qui fut un des premiers à venir en aide aux enfants en détresse. Se créent alors les fameux tours qui permettaient aux mères d’abandonner leur bébé sans être reconnues. Toutefois, certaines se présentaient aussitôt après comme candidate à la prise en charge d’un enfant comme nourrice et récupéraient ainsi leur rejeton en étant rémunérées pour l’élever. Les malthusiens dénoncent alors ces dépenses « inconsidérées » et préconisent de rechercher et de faire payer ces mères « indignes », la surmortalité infantile étant conçue comme un moindre mal. Les natalistes, prenant le contre-pied des précédents, sont favorables au contraire à l’indemnisation des mères. Rien n’est pire que l’infanticide et l’avortement: il s’agit alors de préserver  les futurs producteurs et soldats, au coeur de la survie de la nation. Est prévu alors le dospositif d’accouchement sous x. Enfin, viennent les familialistes qui condamnent la substitution de l’Etat aux familles. On n’accède au stade d’être humain qu’en étant élevé par sa famille. Dès lors, mieux vaut encore la contraception et l’avortement qu’une naissance aboutissant à l’abandon.

On s’amusera à reconnaître dans chacune de ces visions,  les convictions des uns et des autres. Mais l’important est surtout de concevoir leur relativité. Aucune n’est ni naturelle, ni absolue.

 

La recherche de l’oeuvre Granger

Marthe Copel, psychiatre, a fait état de l’étude réalisée sur une population d’enfants placés pour raison sanitaire dans un centre spécialisé éloigné du milieu familial. Il ressort de cette recherche que l’évolution et l’équilibre de l’enfant devenu adulte n’ont que peu à voir avec l’existence ou non de contacts familiaux au moment de l’enfance. Dans un cas comme dans un autre, certains ont oublié et d’autres souffrent encore beaucoup. Mais il est impossible de généraliser dans un sens ou dans un autre. Ce qui apparaît néanmoins, c’est l’aspect néfaste de l’irrégularité dans les rencontres. Tout se passe comme si les enfants vivaient aussi bien les relations suivies que celles qui se sont durablement distendues, mais pas les contacts intermittents. Il semble donc que dans cet échantillon donné, les liens du sang n’aient pas été plus forts que les liens de rencontre. Comment alors concevoir la nature du lien parent-enfant?

 

Génitalité et parentalité

Françoise Petitot, psychanalyste, l’a rappelé avec force: les géniteurs ont le droit de ne pas être parents. Le lien et l’attachement n’ont rien de naturels. Procréer n’implique pas automatiquement s’inscrire dans le symbolique de la parentalité. Certains parents sont eux-mêmes trop pris dans leur propre enfance pour être disponible à leur enfant. C’est pourquoi, il est important d’évaluer quelle place ce dernier tient dans leur économie psychique pour éviter de créer chez eux un faux-self parental. Le risque serait  grand sinon d’aboutir à un projet de retour alors qu’en réalité il n’est demandé ni par les uns ni par les autres. Il convient de ne pas prendre la demande au pied de la lettre: ce qu’on dit n’est pas toujours ce qu’on désire. Le recours à l’intégrisme du droit est notamment un facteur de confusion. Certes, les parents ont des droits, mais dans la juste proportion de leurs devoirs. L’enfant n’est pas leur objet ni encore moins leur propriété. Pourtant, on rencontre parfois quelque aveuglement de la part de certains intervenants.

 

Du coté des professionnels

L’agressivité de certains parents est alors interprétée comme une façon particulière d’aimer leurs enfants. Le mécanisme qui se produit chez le professionnel a à voir du côté de la culpabilité face au placement et au malaise à imaginer que les parents puissent être mauvais. Michèle Rouyer explique tout le travail qui nous reste à accomplir: travail de deuil de notre volonté de réparer à tout prix, travail de deuil de l’enfant merveilleux, travail de deuil enfin des parents parfaits.

Finalement, que se passe-t-il pour l’enfant placé, écartelé entre sa famille d’origine et sa famille d’accueil ?

 

Appartenance et affiliation

C’est de Serge Lesourd qu’est venu le concept le plus innovant qui éclaire de façon fort intéressante la double référence de l’enfant.

Au départ, il y a un acte biologique: la conception.

Puis vient l’appartenance qui constitue un acte fondateur de la part des adultes qui identifient l’enfant en le nommant dans un pacte symbolique qui l’inscrit dans une lignée.

L’affiliation, elle, se situe plus au niveau affectif. C’est le lien d’amour et de dépendance, de reconnaissance et d’identification à l’égard d’adultes donnés.

Habituellement, ces différents niveaux se manifestent à l’égard des mêmes personnes qui sont les parents: les géniteurs sont donc à la fois nommants et affiliateurs. Mais, on peut être géniteur sans être ni nommant ni affiliateur: c’est le cas de l’abandon. On peut aussi être affiliateur sans être ni géniteur, ni nommant: exemple des familles d’accueil. On peut enfin être nommant et affiliateur sans être géniteur: situation des adoptants.

Ces strates ne doivent être ni confondues, ni hiérarchisées, mais conçues comme autant d’étapes permettant à l’enfant de se construire. Elles sont tout aussi importantes les unes que les autres. Reconnaître chaque partenaire pour ce qu’il est, en ne le chargeant pas d’un rôle qu’il ne peut remplir semble être la meilleure façon de répondre à l’intérêt de l’enfant.

 

Chance ou catastrophe ?

On sait que l’accès véritable à la position de sujet passe par la séparation et l’individuation. Dans ce sens la rupture n’est pas uniquement un échec. Elle peut parfois être une chance quand elle permet à l’enfant de ne pas rester prisonnier du désir de sa mère, d’être protégé du délire d’un parent ou encore d’échapper au rôle de béquille thérapeutique.

En même temps, il semble important de laisser une place positive aux parents en continuant à faire appel à leurs compétences. Les écouter c’est parfois leur donner les moyens d’écouter leurs propres enfants.

Il y a-t-il là une contradiction ? Il y a au moins nécessité de s’interroger au cas par cas de l’opportunité de l’option choisie. Bien sûr, c’est de la responsabilité de chaque service de décider de l’approche qui lui semble la plus adéquate pour intervenir au sein de la famille. Pour autant, on n’a pas droit d’avoir raison contre l’intérêt de l’enfant. Afin d’éviter que les travailleurs sociaux ne reproduisent les traumatismes de la famille peut-être faut-il qu’ils arrêtent de vouloir être dans la totalité: tout savoir, tout comprendre, tout connaître et tout interpréter.

 

Jacques Trémintin – Novembre 1995