Ils m’ont jamais lâché
MUXEL Anne, Éd. Le Bord de l’eau, 2024, 143 p.
Si l’on devait ne retenir qu’un livre sur la prévention spécialisée, il faudrait sans doute sélectionner celui d’Anne Muxel.
L’émergence de cette fonction remonte aux lendemains de la seconde guerre mondiale. Pourtant, elle apparaît toujours aussi diffuse, peu visible et difficilement évaluable. L’auteure remédie à ce paradoxe avec bonheur. Son propos procède à une belle synthèse en articulant des descriptions et des entretiens tant avec des professionnels qu’avec le public concerné.
L’éducateur de rue s’adresse à des jeunes en rupture ou en risque de l’être qui rejettent les dispositifs de droit commun. Ses principes déontologiques sont fondés sur l’aller vers, la libre adhésion du jeune, la préservation de son anonymat et la non-institutionnalisation de l’action qu’il mène.
Cette définition académique une fois donnée, qu’est-ce que cela donne sur le terrain ? Il s’agit d’abord de s’implanter sur un territoire donné, de s’y montrer visible, d’aller au contact, de s’y faire reconnaître et accepter. Toute cette démarche a pour objectif de gagner la confiance des jeunes en voie de marginalisation, en s’acculturant au territoire qui est le leur. Rien n’est jamais garanti ni gagné. Il faut accepter de donner sans rien attendre en retour. Comme savoir se réajuster en permanence pour contourner les obstacles.
Une fois l’apprivoisement réciproque bien engagé, il s’agit d’exercer une veille permanente pour détecter les problématiques en gestation, en se glissant dans les interstices où personne n’est plus vraiment présent. Ce qui permet de désamorcer en amont les difficultés, voire les périls. Puis de travailler à la co-construction des solutions possibles pour y remédier.
Cette approche induit une grande autonomie et un rapport à la temporalité bien différents des autres secteurs du travail social. Les professionnels foisonnent d’images pour désigner la singularité de leur travail. Ils se désignent comme des sous-marins, des caméléons, des couteaux suisses, des funambules équilibristes ou encore des semeurs de graines.
Les jeunes consultés ne sont pas en reste, eux qui parlent de leurs éducs comme des repères, des référents sur qui ils peuvent compter, des confidents à qui ils peuvent tout dire. Ils leur trouvent comme qualités principales la gentillesse, la disponibilité et la capacité d’écoute compréhensive. Cet apprivoisement réciproque ne surgit pas de lui-même. Il est le produit de tout un processus.
Aller à la rencontre de ces jeunes nécessite de tisser un lien fort structuré autour d’actes concrets et d’engagements de part et d’autre. Du côté de l’éduc il y a là un véritable investissement en temps, en force de persuasion et en charge affective. Du côté du jeune il y a une éventuelle identification à une figure de grand frère ou de substitut parental. Se pose la question : jusqu’où aller, s’interrogent beaucoup de professionnels ? « Ce n’est pas l’éduc’ qui choisit le jeune mais l’inverse » affirme l’un d’entre eux.
Même si la subjectivité s’empare de ce lien, la main tendue à un jeune doit s’accompagner de la recherche d’autres mains prenant le relai et consolider la dynamique engagée. D’autres institutions deviennent à leur tour actrices pour favoriser son insertion professionnelle et sociale. Il arrive souvent qu’un lien fort perdure au-delà de son entrée dans la vie adulte. Mais ce qui compte c’est qu’il réussisse à s’ouvrir à l’autre.
Pour autant, Au final, chaque histoire relationnelle est personnelle. Au cœur de ce travail se trouve une rencontre singulière entre un professionnel dont le principal outil, c’est lui-même et un jeune qui cherchant à travers la continuité et la permanence du lien la reconnaissance de ce qu’il est.