Une nuit en France
DECUGIS Jean-Michel, GUENA Pauline, LEPLONGEON Marc, Éd. Grasset, 2025, 204 p.
Voilà un ouvrage à lire de toute urgence, tant il est un modèle d’enquête journalistique qui captive le lecteur jusqu’à la dernière page. Il est précis dans le factuel, objectif dans l’analyse, attentif au contradictoire.
Les trois auteurs nous proposent un récit d’une grande intégrité sur un drame survenu lors d’un bal dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, à Crépol. Plusieurs adolescents y furent gravement blessés, au premier rang desquels Thomas Perotto âgé de 17 ans qui y perdit la vie. Cela pouvait ressembler à une rixe généralisée de fin de bal, comme une triste tradition nous y a habitués depuis si longtemps.
Telle ne fut pas la conviction des réseaux sociaux alimentés par l’extrême droite qui y virent immédiatement une expédition raciste destinée à tuer du blanc. La toile s’enflamma, la rumeur enfla, la presse amplifia les approximations. Rapidement, pourtant, la complexité des circonstances temporisa la polémique. L’hystérisation s’apaisa.
Patiemment, sereinement et contextuellement, ce livre déconstruit le mythe et restitue la chronologie des faits. Rien ne semble échapper à ses auteurs qui posent le décor et déclinent le déroulement avec un souci impressionnant du détail. Le recueil des témoignages semble n’avoir pas oublié grand monde. Ici, pas de parti pris, tant les avis opposés sont respectés.
Ce fait divers résonne avec une société avide d’informations dont elle s’abreuve avec un plaisir masochiste. La confrontation entre une jeunesse d’un petit village et celle d’un quartier de relégation possède un potentiel déflagrateur d’une grande puissance. D’un côté, Crépol avec ses 528 habitants. De l’autre, le quartier de La Monnaie de Roman sur Isère avec ses 3 062 habitants, dont 30% vivent avec le RSA et 50% sous le seuil de pauvreté.
Qui a provoqué le premier : cet adolescent qui proclame avoir « envie de taper des bougnoules » ou des jeunes Français issus de l’immigration affirmant vouloir « tuer des blancs » ? La minutieuse enquête de gendarmerie conclura à un conflit qui a dégénéré, après des tensions qui se sont accumulées au cours de la soirée.
Mais, l’extrême droit ne lâchera jamais sa rhétorique : pour elle, il s’agit d’une France rurale, chrétienne et éternelle agressée par une horde venue des cités pour tuer. Une telle razzia est la preuve à ses yeux d’un ensauvagement qui menace de s’étendre à tout le pays. La toile s’enflamme. Les dénonciations sans preuves, les spéculations et les interprétations hâtives s’accumulèrent. Des noms, des photos furent mis en ligne en appelant au lynchage.
Plusieurs épisodes sont relatés dans le moindre détail. Que ce soit un procès-verbal de gendarmerie jamais pris en compte, concluant effectivement à une expédition destinée à tuer ou bien l’arrestation d’un mineur absent ce soir-là mais interpellé, incarcéré et tabassé par des gendarmes, en raison de son étonnante ressemblance avec l’un des jeunes filmés au moment des faits.
Que ce soit les 16 témoignages attestant de propos racistes tenus par des jeunes de La Monnaie ou la mobilisation de la communauté musulmane condamnant fermement le meurtre de Thomas et présente tant à sa messe d’enterrement qu’à la marche blanche qui a suivi sa mort.
Que ce soit l’expédition de 80 radicaux d’extrême droite venus pour « venger Thomas » dans les rues de La Monnaie ou le passage à tabac de Samy partie prenante de la ratonade, sauvé par des « darons » du quartier qui réussissent à l’arracher des mains des jeunes qu’il était venu attaquer.
Que ce soit la cavale de 7 jeunes de La Monnaie qui se réfugient à Toulouse, avant d’être interpellés par le GIGN ou la description du travail de Philippe, éducateur de rue dans ce quartier, seul recours contre la précarité et la stigmatisation pour les jeunes qu’il accompagne avec bien peu de moyens.
Ce récit est-il celui de la haine ordinaire, d’une instrumentalisation raciste ou de l’impulsivité adolescente prompte à vouloir défendre sa virilité ? C’est au lecteur d’en décider. L’affaire est toujours à l’instruction avec 14 personnes mises en examen, dont huit en détention. Plusieurs choses sont sûres : Thomas en est mort, une fracture béante s’est créée entre deux communautés et la violence n’a pas cessé.
Zakaria, adolescent de 15 ans vivant à La Monnaie, a été tué 5 mois après, en voulant s’interposer dans une bagarre. Un an, jour pour jour, après la mort de Thomas, Nicolas l’un des joueurs de son club de rugby, est tombé victime d’une balle à la porte d’une discothèque. Il est toujours étonnant de constater combien toutes les morts n’ont pas la même valeur aux yeux de l’extrême droite. « Chacun ne voit dans les faits que ce qui confirme sa vision du monde » (p.68)