Les enfants des rues. Une clinique de l’exclusion

EMMANUELLI Xavier, Ed. Odile Jacob, 2016, 150 p.

Fort de sa riche expérience à Médecins sans frontières (qu’il co-fonde en 1971), puis au SAMU Social de Paris et au SAMU social international (qu’il a créés en 1993 et 1998), Xavier Emmanuelli nous décrit l’émergence et la structuration de la clinique de l’exclusion. Son livre se centre sur ces enfants perdus dans la rue, trop souvent considérés comme délinquants ou parasites et que des escadrons de la mort cherchent parfois à exterminer comme de vulgaires nuisibles. Fuyant la misère ou la maltraitance familiale, il errent et se retrouvent sur les trottoirs. Sans protection, ni affection, constamment en danger dans un monde indéchiffrable, rempli de mystères et de violence potentielle, ils n’ont d’autres ressources que de rejoindre une bande seule à même de leur apporter le sentiment d’appartenance qui leur manque cruellement. Reproduisant chaque jour les mêmes gestes, le temps ne s’écoule pas, n’étant porteur ni de sens, ni de perspective. Leur espace réduit au minimum se limite à ces lieux de repli où ils peuvent se réfugier. Quant au monde des adultes qui devrait être sécurisant, ils doivent s’en méfier en permanence, tant il leur est hostile. L’usage de la drogue est un élément constitutif de leur univers : par l’affirmation de satisfaction commune que ce rituel induit ; par l’anesthésie des souffrances physiques, psychiques et émotionnelles qu’il produit ; par la coupure des sensations lancinantes de faim et de fatigue qu’il procure. L’enfant se détache de son corps qui est à lui certes, mais qui n’enferme pas son être : il peut dès lors être perçu comme une ressource et se transformer en marchandise négociable sur le marché du sexe ou des organes. « Privé de codes et de symbolisation, il leur est difficile de structurer leur être social, leur personnalité et donc de construire une relation à l’autre » (p.100) Comme pour tous les autres exclus, ce qui leur manque le plus, c’est l’intérêt qu’on peut leur porter, l’affectation pour leur sort, l’empathie dont ils devraient bénéficier et l’amour qui leur a tant manqué. Si les équipes du SAMU social international vont à leur rencontre, ce n’est pas dans une logique de « mise à l’abri » dans un quelconque centre d’accueil d’où ils fugueraient pour retrouver la bande qui les a toujours protégés. Leur action s’appuie sur des maraudes, des dispensaires mobiles pour soigner sur place, une recherche d’alliance avec les chefs de bande pour qu’ils autorisent ces interventions. C’est par la patience et l’obstination que la confiance des enfants envers ces adultes bienveillants se construit pas à pas.
 

Jacques TrémintinLIEN SOCIAL ■ n°1230 ■ 31/05/2018