Parce que nous croyons dans l’éducation
MEIRIEU Philippe, BOUCHEREAU Xavier, Éd. érès, 2026, 151 p
Après avoir dialogué, en 2025, avec le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun, Xavier Bouchereau nous propose une autre conversation de haut niveau, en ce début 2026.
Cette fois-ci c’est le pédagogue Philippe Meirieu avec qui se tisse un lien de complicité. Voilà un échange de qualité, chaque interlocuteur rivalisant de pertinence et d’érudition dans l’exploration de l’éducation : l’enfance, la pédagogie, les mécanismes de l’acte éducatif et ses acteurs.
Ce qui traverse de part en part cet essai, c’est bien l’art de la dialectique manié avec habileté au travers du paradoxe. La réalité n’est pas abordée dans une approche unilatérale et disjonctive (OU), mais bien multifactorielle et conjonctive (ET). Face à l’enfant et à son éducation, les adultes sont confrontés plus souvent qu’à leur tour à la nécessité d’agir d’une manière et son contraire, successivement et concomitamment.
Entrer dans le fonctionnement humain ne se fait pas en privilégiant l’ouverture d’une porte et la condamnation des autres. Il est essentiel de tenter d’identifier laquelle est la plus opportune à ouvrir dans le moment présent. Mais une autre pourra être plus appropriée plus tard. Sans compter la nécessité d’en ouvrir plusieurs à la fois.
Plusieurs exemples déployés dans le livre permettent d’illustrer cette approche. Commençons par la nature de l’enfant. Quand il vient au monde, il est démuni et totalement dépendant, incapable de survivre seul. Et pourtant, il est déjà pleinement humain et riche de potentialités qui ne demandent qu’à se développer. C’est un être qui doit être écouté et entendu dans sa singularité et son individualité. Et dont sa liberté intérieure doit être respectée.
Ce même enfant se montre naturellement égocentrique et narcissique, rétif aux frustrations, exigeant tout, tout de suite. Autant de réactions qui freinent sa socialisation et retardent son assimilation des exigences sociales. Pour trouver sa place dans la société, il doit réussir à surseoir à ses pulsions et à attendre parfois pour être satisfait, à entrer dans la temporalisation et à accéder à la pensée complexe.
Comment dépasser la tension entre potentiel et immaturité, entre dépendance aux figures tutélaires et conquête de l’autonomie, entre contraintes et liberté d’agir ? Cette contradiction doit s’avérer féconde et conduire les adultes non à choisir une option contre l’autre, mais à marcher sur les deux pieds : entendre l’enfant mais aussi le contredire et le contenir ; le protéger, mais aussi le laisser expérimenter et découvrir par lui-même ; le frustrer, mais aussi lui proposer une promesse de satisfaction ultérieure.
Car ce dont a besoin l’enfant, c’est à la fois d’être domestiqué et affranchi ; d’apprendre à obéir tout en réussissant à s’affranchir ; de s’intégrer dans le collectif tout en n’étant pas emprisonné par lui ; d’apprendre à se détacher des autres, tout en articulant le « je » et le « nous » ; de prendre conscience des contingences qui le limitent tout en postulant la possibilité de la liberté.
Bien sûr, nos deux auteurs rejettent cette pédagogie noire qui préconise un dressage imposant à l’enfant de devoir se soumettre et obéir au dictat de l’adulte. Mais ils repoussent tout autant cette non-directivité qui prétend que le petit d’homme saurait spontanément ce qui est bien pour lui. L’une et l’autre de ces conceptions le maintiennent dans l’infantile, en l’empêchant de sortir de son immaturité psychique.
En quoi consiste alors l’acte d’éduquer ? C’est d’abord apprendre à l’enfant le sens critique, encourager l’indocilité de son esprit et l’inciter à penser par lui-même. C’est ensuite acquérir suffisamment de crédit à ses yeux pour qu’il accepte de s’engager sur la voie proposée. C’est encore faire avec ses propres imperfections et ses doutes : s’il n’est pas toujours aisé de savoir ce qui est bon pour lui, il est impossible de savoir ce qu’il en fera.
C’est toujours s’engager et s’impliquer auprès de l’enfant, sans pour autant l’instrumentaliser et le rendre prisonnier d’une captation psychique. C’est à jamais travailler dans les interstices entre victimiser et stigmatiser. C’est, au final, l’aider à se responsabiliser progressivement en assumant les conséquences de ses actes, tout en ne le tenant responsable de tout. Mission impossible affirmait Freud ? Et pourtant un tel apprentissage est un cheminement qui nous incombe dans notre devoir d’accompagner le petit d’homme vers la vie adulte.