Ne pas se tromper de cible!

Un collégien de 14 ans poignarde son enseignante à Sanary-sur-Mer. Et les medias de s’enflammer, une fois de plus. Chacun apporte son commentaire, son jugement de valeur et son inquiétude. Notre jeunesse serait-elle devenue incontrôlable ? Les sauvageons et la racaille, chers respectivement à Chevènement et à Sarkozy, seraient-ils en train de submerger nos établissements scolaires ? Il faudrait plus de répression, plus de portiques de détection, plus de policiers …

On se calme !

D’abord, parce qu’il y a 12,6 millions d’élèves en France pour 853 000 enseignants. Une telle proportion renforce certes les risques potentiels des dérapages, mais les relativise aussi quand on mesure la maîtrise avec laquelle se déroule le quotidien et l’apaisement qui le caractérise dans 99,9 % des cas.

Ensuite, parce qu’il y a eu une dizaine de profs assassinés en plus de 40 ans. C’est bien sûr, dix de trop. Mais, l’hécatombe dénoncée est fictive. La possibilité pour un enseignant de se faire agresser est infinitésimale.

Enfin, parce que le rabaissement civilisationnel, par ailleurs bienvenu, du taux de tolérance à la violence nous fait réagir avec infiniment plus de réactivité à ses manifestations. Parce qu’elle n’est pas acceptable, elle ne devrait pas exister. Et quand elle surgit, l’exceptionnel est tellement insupportable qu’il occupe tout l’espace médiatique.

Plutôt que de se focaliser sur les conséquences, mieux vaudrait s’intéresser aux causes. L’émotion est légitime. Mais elle n’est pas toujours bonne conseillère.

Passons rapidement sur la déclaration de Monsieur Macron atteignant le degré zéro de la réflexion en amalgamant ce passage à l’acte et l’influence des jeux vidéo. Il faut vraiment faire preuve d’une impressionnante inculture ou d’une démagogie populiste, à moins que cela relève d’une manipulation malhonnête pour désigner « les écrans » comme seuls boucs émissaires.

La première explication possible tient en une soudaine mutation de la jeunesse qui tomberait dans un processus de radicalisation agressive. La mémoire historique laisse le souvenir de périodes plus tendues que d’autres, mais la violence juvénile a traversé toutes les époques. Et puis, quelles leçons avons-nous aujourd’hui à donner aux jeunes générations quand le monde des adultes est traversé par les guerres, les massacres, les tueries ? Ces assassinats et autres agressions au sein des établissements scolaires sont, quand on y pense, un pâle reflet du monde que nous leur léguons.

Mais, creusons un peu la problématique. Quelles sont les racines de cette violence chez certains jeunes ?

Du côté de la psychanalyste, les vieilles lunes sont de sortie. Si l’on en croit Christian Flavigny, l’agression de l’enseignante s’expliquerait par l’effondrement des figures d’autorité au premier rang desquelles la figure le père, image déconstruite pas un discours disproportionné contre le patriarcat. Ben voyons : ah le bon vieux temps du paterfamilias où le mâle dominant de la meute imposait sa loi !

Autre explication inverse, celle d’une éducation encore empreinte de machisme où il s’agit pour les garçons d’affirmer leur virilité et de faire l’apprentissage de la force. Ce serait alors bien plus l’émergence du masculinisme qui serait à identifier comme l’une des causses potentielles : 38 % des 16-34 ans affirment que ces discours les rassurent sur leur manière « d’être un homme » !

Enfin, intervient la connaissance neurologique du développement du cerveau dans la croissance humaine. Des changements majeurs interviennent à la puberté. Ce qui mûrit en premier, c’est le système limbique qui gère les émotions, accentuant l’intensité émotionnelle et la sensibilité au regard des pairs. Ce qui se finalise en dernier, au début de l’âge adulte, c’est le cortex préfrontal qui contrôle la planification, l’anticipation, la prise de décision, l’inhibition des impulsions. Ce qui expliquerait l’émergence d’émotions rapides et le contrôle lent de la réactivité, produisant une période de potentielle grande vulnérabilité. Cela n’excuse en rien l’acte commis, il donne une explication plausible parmi d’autres.

Ce dont ont besoin les élèves, c’est d’adultes à leur côté pour les entendre et les écouter, les contenir et les cadrer, les accompagner et les soutenir. Or, la pédopsychiatrie est exsangue, certains CMP proposant des listes d’attente de plusieurs années. Quant à l’Education nationale, elle ne vaut guère mieux avec la proportion d’un psychologue pour 1 600 élèves, un médecin scolaire pour 13 000 élèves et une assistante sociale scolaire pour 1 500 à 2 000 élèves ! Mais non, la solution se situe dans l’installation de portiques détecteurs, dans le rétablissement de l’autorité du père et la suppression des écrans. Nous voilà rassurés !