Où commence et où s’arrête l’antisémitisme?
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dans Billets d'humeur
Une manipulation pernicieuse n’a fait que s’amplifier depuis quelques temps. Elle prétend invalider toute critique des crimes de guerre de l’Etat d’Israël, en la désignant comme une forme détournée d’antisémitisme. Il est nécessaire de faire le tri entre la peste antisémite et la légitime remise en cause d’actes génocidaires de la part d’un gouvernement d’extrême droite israélien, malheureusement soutenu par une proportion notable du peuple de ce pays.
S’attaquer à une personne parce qu’elle est de confession juive ou parce qu’elle appartient à cette communauté relève effectivement d’un acte antisémite. La critique portée non en raison de ses comportements, de ses prises de position ou de ses actes spécifiques, mais dans un registre d’essentialisation constitue un délit. « Le » juif, cela n’existe pas. Ce qui existe ce sont « des » juifs qui cumulent une multitude d’identités dont l’une d’entre elle, leur judéité, ne peut résumer leur personnalité. Il en va de même pour les chrétiens, les musulmans, mais aussi les bretons, les corses ou les basques. Tout propos stigmatisant une personne en raison de sa religion ou sa prétendue race est punissable d’une peine pouvant aller jusqu’à 1 an de prison et 45.000 € d'amende.
Un amalgame a été fait récemment, avec le projet de loi Yadan, proposant d’étendre la pénalisation du racisme à toute remise en cause de l’existence même l’État d’Israël. A l’origine de cette nation, il y a l’idéologie nationaliste du sionisme dont le fondement est l’installation d’une patrie pour les juifs. Cette création, en 1948, s’est concrétisée par une pure invasion colonialiste qui a chassé 750 000 des 900 000 palestiniens vivant alors sur place. Loin d’un partage possible du territoire sous une forme qui aurait pu être fédérale, le choix a été fait par les dirigeants nationaliste de l’époque d’un vol pur et simple. David Ben Gourion, premier ministre d’Israël cité par Nahum Goldman, président du congrès juif mondial, le justifia à sa manière : « pourquoi les arabes feraient-ils la paix ? Si j’étais, moi, un leader arabe, jamais je ne signerais avec Israël. C’est normal : nous avons pris leur pays. »
Nous avons donc, d’un côté, une population qui a envahi un pays il y a bientôt 80 ans expulsant massivement les habitants qui y résidaient. Et de l’autre, le peuple qui a été évincé qui réclame son droit au retour. Récapitulons. Si l’on en croit le projet de loi Yadan, la colonisation de la Palestine devrait donc être justifiée comme un acte à ne jamais remettre en cause et toute critique du droit des israéliens à maintenir cette occupation être pénalisée ? Le fait que les occupants soient de confession juive importe peu. Le même problème s’est posé au moment de l’indépendance de l’Algérie, quand les 15 % de colons ont tout fait pour prolonger leur domination, avant de devoir partir. Il en va de même en Nouvelle Calédonie, où les colons ont soumis pendant des décennies la population kanake à une violence structurelle, une spoliation massive des terres, et un système juridique discriminatoire. Toutes choses que l’on retrouve aujourd’hui dans les territoires occupés par les colons israéliens.
Les descendants des colons tant en Nouvelles Calédonie qu’en Israël suivent la même voie que celle de leurs prédécesseurs algériens : loin de chercher le vivre ensemble, ils veulent maintenir leur suprématie. La haine des usurpateurs n’a d’égale que la haine des victimes de leurs conquêtes. La voie permettant d’apaiser les conflits passe par la défaite du nationalisme de chaque côté et l’ouverture à l’autre. Ce n’est pas vraiment le chemin qui est emprunté, même si des bonnes volontés existent, mais dont la voix reste bien trop inaudible.
Les terribles massacres perpétrés le 7 octobre 2023 par le Hamas ont causé la mort de 1 200 personnes, dont plus de 800 civils, parmi lesquels au moins 36 enfants. Près de 4 000 personnes ont été blessées et 251 ont été prises en otage. Leur a répondu l’hécatombe génocidaire de la bande de Gaza perpétrée par la coalition américano-israélienne. Avec, si l’on en croit les chiffres de l’UNICEF, plus de 73 000 morts, dont au moins 21 500 enfants et à plus de 183 000 blessés, dont plus de 46 500 enfant. Aucune légitimité de justifie ces tueries criminelles. Ni la « résistance à l’occupant », ni le « droit à se défendre pour Israël ».
Le droit à l’existence pour Israël est né dans le fait colonial. Il n’est pas plus antisémite d’interroger la légitimité de l’occupation de la Palestine par l’État d’Israël depuis 1948 qu’il n’est anti-blanc d’interroger celle de la Nouvelle Calédonie par la France, depuis 1853. Comme ce fut le cas de l’Algérie entre 1830 et 1962. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes se heurte aux puissances qui les envahissent, les occupent et les dépossèdent de leurs terres. Les prétentions des descendants de ceux qui sont venus peupler des territoires qui ne leur appartenaient pas, en expulsant et opprimant leurs habitants sont quand même assez surréalistes. Si la revendication de chasser les envahisseurs présents depuis des décennies mène à des guerres interminables et doit pouvoir s’orienter vers des compromis, il n’y a aucune forme de racisme en la matière. Quelles que soient la couleur de la peau, la religion ou l’appartenance ethnique des populations en situation d’occupants ou de descendants d’occupants, ils se doivent avec humilité et repentance d’avoir à réparer les crimes commis et de tenter de négocier leur cohabitation avec les populations qu’ils ont opprimées pendant des décennies.