Immersion caniculaire
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dans Carte blanche à
Carte blanche aux tribulations d’une assistante sociale de rue
Immersion caniculaire
En cette fin de mois de juin, le monde de la veille sociale est en effervescence. Il affronte, trop tôt, la seconde canicule de l’année. Évidemment, les communes ou départements, estampillés d’une vigilance orange, voient chacun de leurs élus locaux quitter précipitamment leurs bureaux climatisés pour affronter la chaleur étouffante. Pour cela, ils sollicitent les maraudes professionnelles au pied levé afin d’être accompagnés dans leurs rencontres avec une frange de la population, habituellement ignorée. Il est certain que dans le débat politique comme médiatique, les personnes à la rue représentent un sujet de premier ordre deux fois dans l’année : lors de chutes sévères de températures ou lorsque ces dernières atteignent des sommets. Entre chaque extrême, ces populations tombent perpétuellement et inconditionnellement dans l’oubli.
En ce troisième jour caniculaire, Rachel et Daphné débutent leur maraude quotidienne à la fraiche. Elles transportent plusieurs gourdes d’eau fraiche à distribuer. Elles connaissent les conséquences des fortes chaleurs. Elles y sont d’ailleurs préparées. Chemin faisant, elles s’exhortent à trouver des rimes à « canicule » : réticule, particule, auricule, fascicule, matricule, opercule, molécule, tubercule, monticule, testicule, etc. Elles s’aperçoivent qu’elles ne déclinent que des mots du champ lexical de la petitesse et rient de ce jeu ridicule.
Rachel et Daphné se dirigent vers les quais de Seine, lieux de villégiature de certains égarés de la rue. Elles y retrouvent Aminata dans son abri de fortune, endormie et transpirante. Aminata a été signalée à plusieurs reprises pour son comportement virulent à l’égard des passants, des clients et des employés des péniches de festivités, amarrées aux alentours. Effectivement, elle insulte et jette, tout objet qui se présente sous sa main, sur les badauds et fêtards. Rachel et Daphné, quant à elles, rencontrent cette femme vieillissante quelques semaines plus tôt. Elles repèrent alors une éventuelle forme de souffrance psychique et tentent de créer du lien avec Aminata, dont la posture est réfractaire à toute tentative d’aide ou d’accompagnement. Elles sont aux prémices de la relation d’aide.
Rachel et Daphné, rassurée par l’état d’Aminata, poursuivent leur mission. Quelque peu poisseuses de leur maraude, elles marchent tranquillement lorsqu’elles sont interpellées, pour un homme qui se baignerait nu dans la Seine. L’employé d’un bar de proximité leur indique que celui-ci viendrait quotidiennement se baigner et qu’il serait sans-abri. Intriguées et amusées, Rachel et Daphné se rendent sur la scène de crime et découvrent un homme pataugeant allégrement dans le fleuve, située 5 ou 6 mètres en contrebas. Il se baigne entre les barges et les murs du quai : endroit atypique. Une échelle, prévue pour les bateaux, descend dans les eaux à cet endroit-là. Rachel et Daphné l’observent alors remplir une bouteille en plastique, comme une canette de bière, avec l’eau de la Seine. Apostrophé, l’homme remonte rapidement sur le quai.
Heureusement pour Rachel et Daphné, celui-ci porte bel et bien un short de bain ! L’inverse ne les aurait que peu surprises en période caniculaire, néanmoins elles sont ravies d’échapper à la vue d’attributs masculins en sortie d’eau.
L’homme se présente : Mamadou. Rachel, légèrement abrutie par la chaleur, échange avec lui en anglais, leur seule langue commune. Mamadou explique venir ici pour se laver alors qu’il dort à la rue dans le secteur. Horrifiée, Rachel lui explique qu’il est interdit de se baigner dans la Seine et surtout, toujours avec son anglais hésitant, elle réplique : « This river is really dirty ! It’s too dangerous to take shower in it ! ». Mamadou, manifestement originaire d’un pays où se baigner dans les fleuves est de coutume, semble avoir des difficultés à appréhender cette notion.
En parallèle, Rachel et Daphné repèrent un bracelet blanc à son poignet. Elles le reconnaissent immédiatement : il s’agit de ceux que portent les patients d’hôpitaux. Fortes de leur déformation professionnelle, elles envisagent une fugue d’hôpital psychiatrique. D’ailleurs les éléments du discours de Mamadou sont hasardeux : il précise être originaire de Doha au QATAR alors qu’il n’en traduit ni l’accent ni la description physique. Habituées à ne pas se laisser surprendre, elles lui transmettent l’adresse d’un bain douche à proximité. Ravi, il les remercie et les quitte en souriant.
Ainsi, ce type d’immersions caniculaires, qu’il s’agisse de bains politico-protocolaires ou de baignades intempestives, réservent toujours leur lot de surprise et d’incongruité. Cependant, à nous de ne pas les oublier en dehors de leur deux temps forts médiatiques annuels.