Guelamine Faïza - Terrorisme

« La radicalisation est le symptôme d’une problématique bien plus globale »

Faïza Guélamine ne considère pas que la radicalisation constitue une situation spécifique dont la gestion échapperait aux compétences du travail social. A condition, toutefois, qu’on lui donne les moyens d’intervenir en prévention et qu’on n’attende pas de lui la mission impossible d’extraire une pensée radicale d'un esprit. 
 
 
Quelle analyse faites-vous de la radicalisation de certains jeunes attirés par le terrorisme ?
Faïza Guélamine : Notre pensée sur la radicalisation est en train de se construire. Il ne faut pas que l’émotion et l’effet de sidération nous fassent perdre tous nos repères et anesthésient nos catégories de pensée. On a besoin de tout le monde, pour mieux appréhender cette question : chacun peut et doit apporter sa contribution à la compréhension de ces dérives, tant les chercheurs, que les professionnels qui agissent sur le terrain. Nous essayons toutes et tous de répondre aux questions : pourquoi et comment ? Nous ne devons pas nous laisser enfermer par la polémique qui oppose Gilles Kepel et Olivier Roy, le premier affirmant que ces terribles passages à l’acte sont liés intrinsèquement au développement des courants les plus rigoristes de l’islam et à leurs mutations contemporaines perceptibles notamment à travers l’idéologie religieuse de type djihadiste et le second soutenant qu’ils vont bien au-delà de la seule question religieuse. Il nous faut avoir recours à un mode d’explication multifactoriel qui respecte la complexité d’une radicalisation que l’on ne peut étudier, le plus souvent, qu’au cas par cas. Certes, il est quand même étonnant de constater l’inculture religieuse si fréquente chez beaucoup de volontaires pour le Jihad. A l’image de la trajectoire de cette jeune fille mineure se radicalisant, commençant par se voiler, puis créant sa page facebook où elle revendique sa conversion et finissant par se faire arrêter à la frontière, alors qu’elle veut se rendre en Syrie, tout cela en moins de trois semaines. En d’autres temps et en d’autres lieux, d’autres causes ont pu (ou pourront) être invoquées pour justifier des postures extrémistes. Mais, d’autres parcours démontrent un cheminement linéaire qui va du quiétisme musulman au salafisme puis à une radicalisation terroriste. S’agit-il d’une provocation, d’une fragilité que les recruteurs savent particulièrement bien utiliser ou d’une volonté de donner du sens à sa vie ? On ne peut pas généraliser. En tout cas, ce que je pense, c’est qu’il est bien moins important de s’intéresser au combat que ces jeunes entendent mener qu’aux raisons les amenant à le faire.
 
Que pensez-vous de ces prises de position de certains travailleurs sociaux considérant être concernés par cette radicalisation en tant que citoyen, mais par en tant que professionnel ?
Faïza Guélamine : C’est vrai que beaucoup d’intervenants sociaux sont hostiles à l’idée de devenir des informateurs de police susceptibles de dénoncer les dérives dont ils peuvent être témoin ou à se transformer en « agents » de déradicalisation. D’abord, parce qu’on ne s’improvise pas spécialistes du terrorisme. Mais aussi, et surtout sans doute, parce que le travail à la marge de la société a toujours constitué le cœur du travail social et qu’il nécessite une relation de confiance avec les populations concernées. Difficile de participer aux cellules préfectorales de suivi ou de répondre aux évaluations demandées, quand les diagnostics peuvent amener l’inscription d’un jeune sur les fameuse fiches « S », avec tous les effets de stigmatisation que cela implique. Même si les travailleurs sociaux disposent à présent d’indicateurs assez fiables de basculement permettant de confirmer les inquiétudes que font naître chez eux certaines situations, il est important de rappeler que le recours au religieux fondamentaliste n’est pas systématiquement suivi ni d’une radicalisation, ni d’un passage à l’acte violent. Le travail social s’est toujours méfié des grilles d’interprétation qui ne sont que des repères conceptuels. Rien ne remplacera jamais les rencontres avec les familles et les jeunes qui permettent une évaluation fine de la complexité des vécus. Mais, pour autant, je ne partage pas l’avis consistant à rejeter toute implication. Parce que cela revient à considérer que le radicalisme se réduirait à une simple question de religion ou de terrorisme. J’ai été très intéressée par la démonstration de Serge Hefez au Colloque international sur la prévention de la radicalisation les 27 et 28 avril dernier, faisant référence aux mécanismes d’addiction. On peut se référer à l’analyse des causes de la toxicomanie que faisait en son temps Claude Olivenstein et qui est encore valable aujourd’hui : la rencontre entre une personnalité, un moment historique et un produit. Cette grille de lecture permet de dé diaboliser la question, en se recentrant sur la fragilité à l’origine d’un comportement, sur une période historique marquée par le doute et l’insécurité qui le favorise et sur une mouvance qui prétend apporter une réponse. 
 
Justement, les travailleurs sociaux ont souvent été confrontés à des situations qui déstabilisaient la société : la toxicomanie dans les années 1970, le SIDA dans les années 1980, la grande pauvreté dans les années 1990 … N’en va-t-il pas de même avec la radicalisation ?
Faïza Guélamine : Les professionnels ont des outils éprouvés par des années d’expérience, pour relever des défis qui peuvent apparaître au premier abord comme insurmontables. S’ils n’ont pas de solution miracle pour répondre à des difficultés posées par le système social, ils ont appris à travailler d’une manière non seulement curative, mais aussi préventive. Ils savent identifier les fragilités et les accompagner pour tenter d’éviter l’aggravation des problèmes. Cela est vrai pour l’errance, la toxicomanie, la délinquance, l’exclusion etc... La radicalisation ne constitue pas une problématique à part que les professionnels seraient dans l’incapacité de traiter. Pourtant, quand on en arrive à un embrigadement fanatique qui pousse à un niveau de violence extrême, on ne peut plus grand-chose. C’est bien pourquoi, il me semble que c’est en amont qu’il faut agir, avant d’en arriver à ces extrémités. Pour cela, il faut favoriser la formation et le croisement des regards des professionnels qui sont au plus prêts du quotidien des quartiers (éducateurs de prévention, animateur de centres sociaux, assistante sociales scolaires…) et leur donner les moyens de partager leur vécu, de réfléchir à leurs pratiques et de mutualiser leurs retours sur expérience. Et c’est là où je ne comprends vraiment pas ce qui est en train de se passer, aujourd’hui. Alors que l’on cherche à prévenir les mécanismes de radicalisation, on assiste dans le même temps à un véritable détricotage des précieux réseaux qui se sont constitués depuis soixante dix ans dans les quartiers, à travers notamment les services de prévention spécialisée. Un peu partout, les Conseils départementaux réduisent leurs budgets et parfois même les suppriment carrément. Heureusement que certains d’entre eux ne font pas ce choix. Car que ce sont justement ces éducateurs de rue qui sont les plus proches des milieux les plus fragiles, la société se prive là de leur précieux concours. A quoi sert d’ouvrir des centres de déradicalisation, si on renonce à traiter le problème à la source, en donnant à certains jeunes en grande difficulté d’autres interlocuteurs que les recruteurs de DAESH ?

 

Jacques TrémintinLIEN SOCIAL ■ n°1202 ■ 02/03/2017

 

Faïza Guélamine est assistante de service sociale de formation initiale, sociologue et formatrice. Elle est l’auteur de « Faits religieux et laïcité : le travail social à l'épreuve. Repères pour une pratique professionnelle » ESF, 2016-2ème édition