Morin Marie Charlotte - La rumeur
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dans Interviews
« Les jeunes sont moins cédules qu’on ne le croit »
Titulaire d’un doctorat en biologie, Marie-Charlotte Morin aurait pu s’enfermer dans un laboratoire pour y poursuivre de studieuses recherches. Elle a préféré bifurquer vers la carrière de communicante scientifique multiformat. Mais, ce n’est pas pour ses talents d’actrice ou d’illustratrice graphiste, que le journal de l’animation a sollicité un entretien auprès d’elle. Mais pour la soixantaine d’ateliers d’esprit critique qu’elle a menés auprès des élèves de collège et de lycée. Que leur explique-t-elle ?
JDA : Comment notre cerveau nous prédispose-t-il à croire aux rumeurs ?
Marie-Charlotte Morin : on doit au psychologue Daniel Kahneman la distinction entre deux modes de pensée qu’il a popularisée sous l’expression des systèmes 1 et 2. Le premier cerveau fonctionne de manière rapide, instinctive et émotionnelle. Il s’active spontanément et presque automatiquement. Il est très sensible aux stéréotypes, aux préjugés et aux biais cognitifs. Il ne demande pas d’efforts particuliers. Le système deux, quant à lui, privilégie la lenteur, la réflexion et la logique. Il nous incite à prendre du recul, à questionner et ne pas adhérer d’emblée à ce qui nous parvient. Il faut prendre sur soi pour le faire fonctionner : réfléchir, essayer de comprendre, tenter d’analyser demandent plus d’énergie et de concentration. Ce mode de fonctionnement a été le propre de l’espèce humaine de tous temps. Mais, il est un facteur du contexte contemporain qui contribue largement à amplifier le système 1 : ce sont les réseaux sociaux. Si vous êtes seul à croire en une affirmation quelle qu’elle soit, vous pouvez à un moment donné être pris par un doute. Mais lorsque c’est toute une communauté qui y adhère, votre conviction s’en trouve d’autant plus renforcée. Et comme les algorithmes des réseaux sélectionnent pour vous des sites, des vidéos et des messages proches de vos centres d’intérêt, vous pouvez avoir le sentiment d’une opinion largement partagée. Dès lors, où l’on se complait avec des gens pensant comme nous, on est renforcé dans nos certitudes et nous nous enfermons dans l’entre-soi. Il n’y a plus de place pour la contradiction ou l’objection qui sont pourtant les seules manières que je connaisse pour réussir non à atteindre une objectivité, qui n’existe pas, mais à élargir son champ de vision et à rentrer dans la complexité. Pas facile dans ces conditions de ne pas considérer son point-de-vue comme le seul juste et chercher à l’imposer.
JDA : Quel est le top-trois des rumeurs qui l’emportent chez les élèves que vous rencontrez régulièrement ?
Marie-Charlotte Morin : Dans notre pays, la théorie d’une terre qui serait plate ne fait pas recette. Je n’en ai quasiment jamais entendu parler. Par contre, ce qui est très à la mode, c’est l’affirmation selon laquelle l’homme n’a jamais marché sur la lune. C’est ce qui ressort presque à chacune de mes interventions auprès des élèves. Au moment du Covid, ce qui s’était aussi très répandu c’est l’infox présentant la superposition entre la carte géographique des USA montrant la proportion d’infection par le virus et celle qui indiquait les installations d’antenne 5G. Ce qui n’était qu’une corrélation est alors devenue une relation de cause à effets. Il y avait pourtant une explication qui fut très vite écartée par les complotistes. Le pic de contamination et les antennes relais étaient concentrés logiquement dans des espaces très peuplés. Si l’on avait continué sur cette lancée, il aurait tout autant été possible de rapprocher l’intensité des effets du virus avec la densité du nombre de restaurants des chaînes bien connues de hamburgers ou de pizzas. On serait alors arrivé à la conclusion tout aussi absurde que c’était cette nourriture qui était la source de l’épidémie ! La troisième infox concerne la théorie darwinienne de l’évolution. Pour certains élèves issus de familles très religieuses, c'est toujours difficile à croire que nous soyons cousins (plus ou moins lointains) avec toutes les autres formes de vie, du singe à la pâquerette !
JDA : En quoi la méthode scientifique peut-elle s’avérer efficiente pour lutter contre les rumeurs ?
Marie-Charlotte Morin : la principale particularité de toute méthode scientifique, c’est de cultiver une grande humilité. Elle part d’une hypothèse qu’elle va mettre à l’épreuve pour démontrer non qu’elle est vraie, mais qu’elle n’est pas fausse. Pour y parvenir, elle procède à des expérimentations, seules à même de fournir des preuves de son adéquation avec la réalité. Cette approche est très cruelle pour l’égo, car elle peut tout autant valider qu’invalider le postulat initial. Et ce n’est jamais agréable de reconnaître avoir eu tort. Un tel protocole fonctionne à l’inverse de la démarche qui part de la conclusion, en ne sélectionnant ensuite que les éléments venant l’attester et la renforcer. On retrouve là ce biais de confirmation qui nous fait ne retenir que les informations qui confortent nos convictions. J’ai l’habitude de dire qu’il ne faut donc pas se comporter comme des avocats qui ont le talent de défendre potentiellement n’importe quelle cause, mais comme des scientifiques qui cultivent le doute et préfèrent questionner que d’affirmer d’une manière péremptoire et définitive.
JDA : comment réagissent les élèves auprès de qui vous intervenez ?
Marie-Charlotte Morin : Plutôt que de leur faire un cours théorique je leur propose diverses affirmations (ou c’est eux qui les choisissent) avec pour consigne de s’interroger: sont-elles vraies ou pas ? On a trop souvent tendance à les croire crédules et prêts à se faire embobiner. J’ai pu constater leur vivacité et leur réactivité, dès lors où on leur donne les bons outils. Ils acceptent très rapidement à se poser des questions, héritage peut-être de leur enfance toute proche, quand ils ne cessaient de demander aux adultes pourquoi ceci, pourquoi cela, sans toujours se contenter des réponses qui suscitaient chez eux de nouvelles questions ! Je ne suis pas là pour leur dire ce qu’ils doivent penser, mais pour les aider à décortiquer l’information qu’ils reçoivent en se basant sur du factuel et non sur du fantasme. L’Education nationale commence à intégrer dans ses programmes l’apprentissage de la méthode scientifique. A l’image de ce professeur de mathématique qui, dans son cours, glisse régulièrement des mises en garde contre la manipulation des chiffres à qui on peut faire dire tout et son contraire. Mais cela devrait, à mon sens, être une matière à part entière.
JDA : comment des animateurs peuvent-ils mener des ateliers d’esprit critique ?
Marie-Charlotte Morin : je ne pense pas qu’on puisse s’improviser sans formation préalable à une telle démarche. Je peux néanmoins proposer quelques conseils. La première démarche consiste à déconstruire notre rapport à l’intuition, au bon sens et à la première impression, en démontrant qu’ils peuvent nous induire en erreur. Je cite souvent Richard Monvoisin, docteur en didactique des sciences enseignant à l’Université de Grenoble : « les yeux du cœur ont une mauvaise vue ». Il suffit de présenter des illusions d’optique pour en faire la démonstration. A partir d’une même image, on peut avoir une double lecture, ce qui démontre que nos sens peuvent nous tromper. Ce qu’il faut surtout favoriser, c’est le questionnement : ne pas s’en tenir à ce qu’on perçoit d’emblée, ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui nous est dit ou montré, ne pas nous laisser enfermer dans nos émotions. Mais vérifier, mener l’enquête, contrôler les sources. Un peu comme le font les journalistes d’investigation quand ils vérifient la fiabilité de l’information qu’ils réçoivent et vont retransmettre, qu’ils en recherchent les origines et garantissent le contradictoire en donnant la parole aux personnes citées. Cela ne signifie pas pour autant considérer avec méfiance toute information en la soupçonnant d’emblée d’être falsifiée, mais de l’accueillir avec circonspection et de faire fonctionner son esprit critique.
JDA : En quoi consiste la zététique dont vous vous revendiquez ?
Marie-Charlotte Morin : On pourrait résumer la zététique en disant que c’est l’art du doute raisonné. Il arrive parfois que certains la confondent avec un scepticisme ou un relativisme proche du complotisme qui voit des manipulations partout. Si la zététique ne remet pas systématiquement tout en cause, elle refuse par contre toute affirmation dogmatique qui ne passerait pas sous les fourches caudines de la preuve. Et la preuve, en science, ce n’est ni une opinion ni une intuition ou un témoignage. Pour reprendre le titre du livre du physicien Henri Broch le fondateur de cette discipline (premier tome de la collection « une chandelle dans les ténèbres » qui en compte actuellement plus de cinquante), la zététique c’est « l’art du doute qui propose de s’affranchir du prêt-à-penser (…) qui s’appuie sur une démarche scientifique rigoureuse, des enquêtes et expériences méthodiques, le tout permettant de comprendre et expliquer le réel. »
Propos recueillis par Jacques Trémintin
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En 2014, Marie-Charlotte Morin se présente à la finale du concours « Ma thèse en 180 secondes » Se lancer dans le pari de résumer sa recherche portant sur la transformation de cellules rectales en neurones lui donne l’envie de vulgariser la science. Convaincue que connaissance scientifique ne rime pas avec exposé soporifique, elle se positionne au milieu d'une multitude de disciplines et mélange tout ce qu’elle aime faire : illustration, comédie, création de spectacles, philo... mais toujours au service du savoir et de l'esprit critique. Son site regorge de précieuses ressources susceptibles d’inspirer les animateurs qui souhaiteraient alimenter un atelier d’esprit critique
https://www.mariecharlottemorin.com/atelierespritcritique