De l’écoute sociale à le CoExpertise

ROBIN Régis, Éd. Chronique Soxciale, 2026, 192 p.

C’est à un labourage en profondeur auquel nous convie Régis Robin, dans un livre abordant des notions essentielles au cœur du travail social.

Les différentes dimensions proposées ici s’imbriquent les unes dans les autres, en respectant la complexité de leur définition, autant que de leur combinaison. Cette prévenance de l’auteur qui parcourt l’ensemble de son ouvrage se garde bien de définir la problématique de façon simple, de la résumer en un maître mot ou de la réduire à une loi. Il se montre fidèle en cela à l’approche de la multimodalité d’Edgar Morin. Cela n’en fait pas pour autant un texte compliqué, mais bien plutôt respectueux de l’hybridation de la réalité.

Cela concerne en premier lieu l’activité des travailleurs sociaux décrite ici avec justesse. Leur démarche se construit dans la tension entre l’idéal des valeurs professionnelles et la réalité du quotidien, se heurtant aux exigences croissantes de performance et d’efficacité dans les résultats obtenus. L’immédiateté, l’instantanéité et l’urgence des réponses attendues par la société contemporaine s’opposent au temps-long nécessaire pour penser l’action, réfléchir avant d’avancer (et pouvoir le faire) et laisser au citoyen son pouvoir d’agir. Comment organiser la résister à cette pression constante ?

En cultivant ce qui constitue l’axe central de toute intervention sociale : cette écoute active, si chère à Karl Rogers. Il ne s’agit pas, pour l’intervenant, d’entendre la personne accompagnée avec son seul sens auditif, mais de chercher à identifier et comprendre ce qu’elle dit. Ce qui implique de se décentrer des filtres de son cadre personnel et professionnel pour se représenter le système de référence de l’autre. Posture à l’opposé de l’enquête, de l’interprétation, d’un suivi autoritaire et encore plus d’un jugement.

Ce n’est pas un acte simple, c’est un art qui se marie difficilement avec l’illusion d’une approche fondée sur la rationalité et l’efficience. Celles-là même qui animent des prescripteurs trop souvent déconnectés de l’activité concrète. Ils se projettent dans un travail social à partir d’un monde théorique idéal et sans contradictions. Ils rêvent d’outils fiables et d’un facteur humain malléable à volonté. Ils imaginent des salariés parfaits et sans failles face  à des clients modèles disponibles en permanence.

Comment, dans ce contexte délétère, poser une expertise sociale respectueuse de l’éthique professionnelle ? Pour maîtriser les règles du métier, le contexte sociétal et les compétences d’ajustement permettant d’atteindre ses objectifs, il est d’abord nécessaire de se prémunir de toute posture figée et autocentrée, désincarnée et inhumanisée. L’ambition de l’auteur est d’en faire une grille de lecture à penser ensemble, produite par des rencontres et des concertations, de la complémentarité et du réseautage.

En commençant par les travailleurs sociaux. Le décloisonnement nécessaire des silos, dans lesquels ils sont trop souvent cloisonnés, doit les conduire à une reconnaissance et à une considération réciproques de leurs expériences, de leurs analyses et de leurs compétences spécifiques. Leur démarche transversale porte bien sûr en elle des conflits. Mais, au lieu de les diviser, l’expression de ces dissensions peut aussi devenir un support constructif, partagé et discuté débouchant sur une complicité dans une pratique d’agir-ensemble.

En continuant avec le partage du savoir d’usage des populations concernées par l’action sociale. Leur potentiel d’analyse et de compréhension de ce qu’elles vivent constitue une précieuse richesse. Aucune expertise sociale ne saurait se passer des savoirs et savoir-faire des usagers, en pleine cohérence avec le glissement du paradigme de l’action sociale qui est passé depuis quelques décennies du faire pour, au faire avec et enfin au faire ensemble.

Enfin, en intégrant la dimension du contexte territorial. Pour être pertinente, l’expertise sociale ne peut être que située, s’appropriant chacune des configurations spatiales où elle intervient, intégrant ses enjeux propres qu’ils soient socio-historiques, politiques et géographiques. Les imbrications locales des différents acteurs, à chaque fois spécifiques, se doivent d’être prises en compte pour identifier, comprendre et articuler les places, fonctions, rôles, missions et limites de chacun.

Au final, c’est bien d’une CoExpertise située, collaborative et plurielle que préconise Régis Robin. Celle qui met en scène la mosaïque des personnes et de leurs compétences. Celle qui promeut la concertation entre citoyens, élus, intervenants sociaux, médicaux, médico-sociaux et paramédicaux, techniciens et bénévoles. Celle qui favorise le métissage pluriel des points de vue dans le croisement des savoirs.