Autopsie de de la valeur travail. A-t-on perdu le sens de l’effort?

AMICEL Gérard et BOUKERCHE Amine, Éd. Apogée, 2020, 163 p.

Quand deux philosophes réfléchissent sur la valeur travail, ils fournissent à leurs lecteurs de quoi élargir leur vision du monde. C’est ce que nous proposent Gérard Amicel et Amine Boukerche dans ce court essai qui pour être dense n’en est pas moins des plus didactiques.

Le travail n’a pas toujours été considéré comme ce devoir moral qui donne sens à l’existence. Dans l’antiquité, il était méprisé et réservé aux esclaves. Même si la théologie chrétienne l’élève comme seul moyen de lutter contre l’oisiveté mère de tous les vices, cela n’empêchera pas l’ancien régime de le considérer comme dégradant.

Il faut attendre le 17ème siècle, pour que John Locke affirme qu’il « donne à toute chose sa propre valeur ». Il est suivi par un Adam Smith le présentant comme l’origine de toute richesse, contre l’avis des mercantilistes qui en voyaient la source dans l’accumulation des métaux précieux et les physiocrates dans la terre nourricière.

Voilà donc l’activité humaine, dédiée à fournir les moyens de sa subsistance, élevée au rang de place centrale de son existence. Mais, cette promotion va se heurter aux revendications ouvrières qui ont très vite contesté l’appropriation du fruit de leur labeur, par des propriétaires s’enrichissant non pas du fait de leur participation à la production des richesses, mais de la seule possession des moyens permettant leur production.

Aujourd’hui, la valeur travail est plus que jamais en crise. Dépendant d’un arbitraire productif dans un univers économique dominé par la spéculation financière, la rareté de l’emploi pousse à la précarisation et aux sous-rémunérations de l’ubérisation et du temps partiel. Pressuré par des exigences toujours plus fortes de rentabilité compétitive et d’adaptabilité permanente, il est devenu source d’angoisse et d’épuisement professionnel.

Le management qui promeut la seule recherche de l’accroissement de la productivité, a fait disparaître l’éthique du travail. Celle-là même héritée des corporations du moyen-âge qui valorisait l’excellence et la maîtrise des métiers considérés comme un art. Ce n’est plus l’habileté du geste du travailleur qui est promu, mais l’activité créatrice 2.0.

« L’idéologie du mérite est une hypocrisie cruelle quand la valeur économique d’un emploi est inversement proportionnelle à sa valeur sociale » (p. 155) affirment les auteurs qui n’hésitent pas à proclamer que la valeur travail se meurt, mais que personne n’ose publier l’avis officiel de son décès.

Une révolution radicale est en cours dans la manière de se la représenter et la place qu’elle doit occuper au sein de l’existence humaine. Mais pour qu’un sens nouveau l’habite, il faut rompre avec trois mythes.

Croire, tout d’abord, qu’il ne pourrait y avoir d’autres conceptions de l’économie que celle prescrite par le capitalisme. Etre convaincu, ensuite, que seule la croissance serait en capacité d’apporter un progrès rendant la vie des Hommes encore plus désirable. Prétendre, enfin, que la marchandisation et la monétisation de toutes les sphères de la société constitueraient la seule perspective viable pour l’avenir.