Tyrannie des chiffres

Les chiffres sont toujours manipulables. Qu’ils le soient par des gens mal intentionnés, pour des causes douteuses, n’étonne pas. C’est plus gênant, quand il s’agit de combattre des injustices.

Un colloque tenu en 2013 donna la terrible information de 810 décès d’enfants maltraités par an. Les media en firent un slogan : « deux enfants tués par jour ». Une étude menée en 2017, par trois inspections générales gouvernementales, rétablira la proportion d’un enfant tous les cinq jours.

L’année suivante, en 2014, Laurence Rossignol, alors secrétaire d’Etat, prétendit que 80% des enfants placés l’étaient non pour de la maltraitance, mais à cause de la crise. En 2000, le rapport Naves Cathala avait pourtant fait justice de cette affirmation : « aucun des enfants accueillis provisoirement ou placés, dont la mission a examiné la situation, n’a été séparé de “son milieu actuel” du seul fait de la pauvreté de ses parents. » Mais non, quinze ans après, l’infox perdurait.

Et puis, voilà qu’un nouveau chiffre a fait récemment son apparition : « 80 % des femmes porteuses de handicap sont victimes de violence ». La source ? Un rapport de l'OMS de 2012 qui dit juste que « les femmes handicapées font l’objet de violences au moins une fois et demi de plus que les autres femmes ». Le nombre de femmes victimes dans le monde est évalué à 30 %. Ce qui ferait 45 %, pour celles en situation de handicap.

D’autres études fondées justement sur leur seul déclaratif sembleraient confirmer cette évaluation. Ne peut-on pas s’interroger sur les biais venant relativiser ces témoignages rétrospectifs ? Biais d’attention : surestimer certains éléments mémorisés à partir de ce que l’on veut trouver. Appel à la probabilité : comment la question est-elle posée par un chercheur voulant prouver la réalité de son hypothèse ? Le bien d’attribution hostile : partant de la conviction d’une situation d’agression, le geste sera interprété comme tel. Biais de confirmation : ne retenir que les éléments venant vérifier son hypothèse. Biais de représentativité : regrouper tous les actes identifiés sous le même vocable sans les hiérarchiser, ni nuancer leur importance respective pour la victime.

Que faut-il en déduire ?

Le questionnement de ces chiffres n’équivaut pas à dénier, négliger ou minimiser ce qu’ils dénoncent. Des agressions sexuelles contre les femmes en général et celles plus vulnérables car porteuses de handicap doivent être une priorité des travailleurs sociaux.

Notre détermination à combattre cette terrible réalité ne peut être proportionnelle au nombre d’enfants mourant sous les coups, au facteur de la misère pesant sur leur placement ou au pourcentage de femmes victimes parce qu’handicapées. Mais, le sensationnel, l’incroyable ou l’émotion ne sont pas la bonne voie pour mobiliser les consciences. Et le mésusage des chiffres qui est alors instrumentalisé à cet effet est contre-productif et dessert la cause qu’il entend défendre. A l’image de ce stagiaire éducateur spécialisé, confiant son désarroi face à un public handicapé, incité à voir dans 80% des femmes le composant des personnes ayant subi une agression sexuelle.

Accueillons la parole des plus fragiles avec bienveillance mais aussi respect. Ne projetons pas sur elle nos préjugés, stéréotypes et représentations idéologiques. Prenons ce qui se dit et non pas ce qu’on voudrait qu’elle nous dise.

A chacun de vos passages sur la page d'accueil, un choix aléatoire de textes archivés s’affiche :
Pena-Ruiz Henri - La laïcité
dans Interviews
La laïcité ne nie pas les différences, mais invite à les dépasser. Henri Pena-Ruiz est philosophe de la laïcité et auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont le dernier « Dictionnaire amoureux de la laïcité » (1) a été couronné par le Prix National de la laïcité. Désigné en 2003 comme l’un des vingt « sages » à la commission sur la laïcité, c’est l’un des meilleurs spécialistes français sur la...
ESAT - Troyes (10)
Signes particuliers ? Musiciens et handicapés ! Qu’il est difficile d’avoir accès à la culture quand on souffre de handicap. Et pourtant, rien d’impossible. L’ESAT Arc en ciel en fait la démonstration depuis 1990. Ce n’est pas un hasard si certaines cultures traditionnelles ont élevé la musique au rang du sacré. Par l’émotion qu’elle crée, par le bien-être qu’elle procure, par sa capacité à...
Un centre de loisirs ouverts à tous, handicapés ou pas (35)
Accueillir des enfants quelle que soient leurs déficiences, mélanger valides et handicapés : de plus en plus d’Accueil collectif de mineurs sont confrontés à cette question. Pendant que les uns s’interrogent, Loisirs Pluriel le fait depuis vingt ans. Beaucoup de structures proposant leurs services aux personnes porteuses de handicap, sont le fruit de la mobilisation de familles cherchant à créer...
Pouvoir d’agir ou activation de l’usager?
Des approches sociales récentes peuvent s’avérer fertiles, si l’on sait les débarrasser de leurs scories. Les méthodologies s’empilent, les concepts s’accumulent et les approches d’intervention se voulant innovantes se multiplient depuis quelques années incitant à rendre l’usager acteur de son changement, à lui redonner le pouvoir sur son devenir et à décentrer les intervenants d’une maîtrise jugé ...
L’Algérie en pointe dans la protection de l’enfance
La loi de 2015 posant un cadre juridique protecteur global en faveur de l’enfance tant en danger que délinquante va nécessiter du temps pour s’appliquer au quotidien. S’ils concernent aux trois quart les jeunes délinquants, les 150 articles de la loi 15-12, adoptée par l’Assemblée Nationale Populaire Algérienne le 15 juillet 2015, prévoient aussi la protection sociale, juridique et judiciaire ...
Sillage au Maroc
Violences faites aux mineurs : un enfant peut-il mentir ? Il est toujours plus confortable de s’enfermer dans des certitudes que de réagir avec prudence au cas par cas. C’est pourtant le meilleur moyen de se tromper. Nous sommes dans le sud marocain, le 17 avril dernier. Francis se confie à son éducateur : il a été violé le matin même. Le guide qui les accompagne chaque jour depuis deux semaines pour ...


Mes livres

En mars 2023, j’ai publié aux éditions érès « Fragments de vie d’un référent ASE ». J’y décrivais, à travers 157 vignettes, le quotidien d’un professionnel de cette administration en charge dans notre pays de la protection de l’enfance 




En septembre 2024, j’ai publié aux éditions EHESP « 100 idées reçues sur l’Aide sociale à l’enfance ». Je tentais de répondre à des idées reçues, des préjugés et des contre-vérités ambiantes portant sur cette administration



En décembre 2025, je publie chez Chronique sociale « 50 nuances d’enfants en danger ». Je me lance dans de pures fictions, inspirées par ma pratique professionnelle, dans lesquelles je décris des idéal-types des situations les plus fréquentes rencontrées en protection de l’enfance. Je mets en scène un(e) mineur(e) ou jeune accompagné(e) est son accompagnateur ou accompagnatrice, chacun(e) décrivant de sa place la situation vécue. Il s’agit bien de propos imaginés, ils sont réalistes avec des personnages inventés mais crédibles.


SE PROCURER LE LIVRE


« Bienvenue sur le site de Jacques Trémintin, travailleur social qui n’a cessé d’écrire. Référent à l’aide sociale à l’enfance de 1992 à 2020, partie prenante de Lien Social de 1995 à 2023, contributeur au Journal du droit des jeunes de 1995 à 2017, pigiste dans le Journal de l’animation depuis 1999… l’accompagnement des enfants et familles, le maniement de la plume ou du clavier, l’animation de colloques ou de formations répondent au même plaisir de transmettre. Ce que fait aussi ce site, dont le contenu est à libre disposition à une seule condition : savoir garder son esprit critique et ne rien considérer d'emblée comme vrai ! »

Retrouvez les sites

du Journal de l’animation : www.jdanimation.fr
et de mon collègue et ami Didier Dubasque : www.dubasque.org